Plusieurs structures et dépôts de céramique, principalement relatifs aux périodes du Bronze final et du premier âge du Fer (Hallstatt B3/C), ont été mis au jour durant le suivi du terrassement de la nouvelle déchetterie de Delémont. Ce site, jouxtant le périmètre de protection archéologique de catégorie 1 de Delémont – En La Pran, la totalité des décapages a été suivie.

Les principaux vestiges sont situés le long des berges d’un ancien chenal de La Pran (St. 14) se divisant par endroit en plusieurs bras (fig. 1). Ce système fluvial traverse et incise la terrasse quaternaire basse de la plaine alluviale, à environ 300 m en amont du confluent avec la Sorne. Le comblement de cette branche du ruisseau s’est certainement réalisé durant la période romaine, vu la présence de tessons de céramique de cette époque dans le remplissage supérieur. Diverses structures plus anciennes sont situées sur ses rives sud-ouest et nord-est.

Sur les 14 anomalies de terrain, deux d’entre elles ont particulièrement retenu notre attention. La première (St. 8, fig. 2), un amas de mobilier d’une surface de 40 m2 pour une profondeur de 80 cm, de forme approximativement quadrangulaire, a livré plus de 4'800 fragments de céramique protohistorique, mais aussi quelques rares objets métalliques, ainsi qu’une centaine d’esquilles d’os souvent calcinées et autant de pierres ayant également été exposées à des températures élevées. Le mobilier s’insère dans un niveau limono-sableux très charbonneux. Les alluvions argileuses aux alentours n’ayant pas de trace d’exposition à la chaleur, les charbons présents dans la couche sont donc en position secondaire, tout comme le mobilier. Par ailleurs, un effet d’accumulation et de diffusion du matériel vers l’ouest, ainsi qu’un léger pendage des couches sont observés, manifestement à cause de battements fluviatiles. L’amas est en effet situé à proximité de la rive sud-ouest du chenal St. 14. Trois charbons provenant de divers horizons de la structure ont fourni des datations 14C relativement uniformes, avec une fourchette oscillant entre 750 et 490 av. J.-C. Ces résultats placent ainsi le dépôt du mobilier durant le premier âge du Fer, ce que l’aspect des céramiques confirme pleinement. En raison du biais de datation dit du « plateau de Hallstatt », la datation sera affinée grâce à une analyse typo-chronologique de la céramique.

La seconde zone d’ampleur (St. 7, fig. 3) prend la forme d’une fosse relativement circulaire d’un diamètre de 4.50 m pour une profondeur de 85 cm dont le creusement en forme de cuvette est dû au passage d’un ancien bras du chenal qui aurait progressivement érodé les parois de la dépression. Le comblement est constitué d’un litage successif de sédiments alluvionnaires (graviers et gravillons, poches de sables, limons argileux) entrecoupés d’au moins trois phases de remplissage anthropique, principalement des pierres diverses ayant été exposées au feu. Par ailleurs, 875 fragments de céramique protohistorique, une dizaine d’os calcinés et de bois de cervidés, ainsi que 15 pierres portant des traces de travail ont été inventoriés. Un échantillonnage a été réalisé parmi les 975 pierres calcinées, principalement des galets vosgiens. Sur les trois datations au 14C effectuées, deux résultats (815-780 et 770-515 av. J.-C.) permettent de bien cerner les différentes phases de dépôt. Le troisième, provenant du fond de la dépression, livre une fourchette entre 4230 et 3980 av. J.-C. Ce résultat doit être considéré avec précaution. Il peut dater soit la formation naturelle de la cuvette, soit un ancien foyer situé à proximité dont les charbons auraient été déposés durant les premières phases du comblement alluvionnaire.

La vaste surface fouillée comporte de nombreuses traces de présence humaine, sans pour autant pouvoir délimiter un habitat. Cette situation empêche une contextualisation précise des vestiges. En effet, la majorité des anomalies de terrain observées prennent la forme d’amas de matériel archéologique charriés des environs lors de variations du débit du cours d’eau. Ce phénomène s’est vraisemblablement accentué entre la fin de la période Hallstatt et la période romaine, date à laquelle le comblement du chenal est constaté. Sur les 14 structures recensées, dont certaines peuvent être regroupées en un complexe plus vaste, nous avons décomptés six amas de mobilier dû à un épandage fluviatile, trois dépressions naturelles dans lesquelles un amas s’est formé dû à des battements fluviatiles ou dans lesquelles du matériel a été évacué intentionnellement, trois fosses à fonction indéterminée, une fosse de combustion et un chenal et ses différents bras (St. 14). D’un point de vue chronologique, un charbon de la fosse St. 5, constitué uniquement d’un amas de galets vosgiens exposés à de fortes chaleurs, a livré une fourchette de datation entre 3765 et 3640 av. J.-C, datant la structure du Néolithique récent (fig. 4). Les fosses St. 6 et la St. 10 sont probablement datées du Bronze final, tandis que les amas de mobilier et fosses St. 1, 2, 3, 4, 7, 8, 9, 12, 13 se sont formés durant le premier âge du Fer. Enfin, l’amas St. 11, dans le comblement supérieur du chenal St. 14, est constitué de 111 fragments de céramique de « pâte à cruche » beige-orangé, typique des productions locales gallo-romaines. Elles sont fréquentes notamment durant le 2e siècle de notre ère, lorsque les villas romaines régionales sont à leur apogée. La céramique est en position secondaire, amenée par le courant. Ainsi, elle doit provenir d’une zone en amont du ruisseau de La Pran, ce qui est cohérent car ce dernier s’écoule non loin de la zone d’influence de la villa romaine de Develier, à moins de 3 km du site.

En conclusion, le site s’inscrit pleinement dans la continuité de l’occupation régionale au Bronze final et durant le premier âge du Fer. L’épandage du Néolithique permet d’attester d’une présence sporadique dans la vallée dès la sédentarisation de l’espèce humaine. La masse de matériel récolté va permettre de compléter les connaissances sur l’activité humaine dans la partie occidentale de Delémont durant la période protohistorique. Par ailleurs, des objets exogènes mettent en exergue la dynamique d’échange à travers le continent européen durant le premier âge du Fer. Les quelques fragments de bracelet en schiste bitumineux provenant vraisemblablement du sud des côtes anglaises en sont de formidables témoins.